Loic Ravenel : "Quand Longuépée vous raconte que King Street sera garant et qu’il sera là pour longtemps, c’est difficile à croire"

Le 04 07 2020 à 14h31

Tandis que les Girondins de Bordeaux traversent une période trouble, Loic Ravenel, co-fondateur du CIES, a répondu à nos questions afin de nous éclairer sur les pratiques liées au football business et plus particulièrement celles pratiquées à Bordeaux

Loic Ravenel, co-fondateur du Centre International d’Etude du Sport (CIES) régulièrement mandaté par la FIFA, l’UEFA et de nombreux clubs européens concernant le développement du football dans le monde, a répondu à nos questions concernant la venue de capitaux étrangers dans le football et plus précisément la situation des Girondins de Bordeaux.


Bonjour Monsieur Ravenel, pensez-vous qu’un dépôt de bilan aux Girondins soit possible ? 

Oui, bien sûr. Si vous perdez trop d’argent et si le patron dit « j’arrête », comme toute entreprise, elle dépose le bilan. Philosophiquement, on a voulu un football calqué sur le modèle libéral et je pense que c’est une bonne chose, j’entends : qui ne soit pas renfloué par le contribuable. On a voulu un football plus indépendant où les collectivités locales ne mettent plus la main au pot même si ce n’est pas tout à fait vrai et surtout à Bordeaux. Après, en situation de crise, le contribuable peut intervenir dans des secteurs précis. Durant la crise du confinement, on a vu que le football n’était pas vraiment une priorité pour les Français. D’un autre côté, aller donner de l’argent au football, franchement, c’est difficile à admettre. 

Un club peut faire faillite et il faut trouver un repreneur qui accepte à la fois de racheter l’entité et surtout de reprendre les dettes. 


Comment se déroule la procédure de rachat d’un club ?

Je ne suis pas un spécialiste de la dette ou de la reprise de club. J’ai jamais racheté de club et je ne compte pas le faire. On l’a vu dans plein d’affaires, on n’a pas eu de dépôt de bilan ces dernières années, cependant, on a eu des investisseurs qui ont cessé d’injecter des liquidités. Ces derniers ont cherché des repreneurs, la plupart étrangers. 

D’un point de vu juridique, je ne peux pas vous renseigner plus. Cependant, du point de vu de la logique entrepreneuriale, cela peut être une occasion idéale pour un éventuel repreneur de racheter. Jusque là, à part le PSG, c’est difficile d’évaluer le prix d’un club. La deuxième question concernant les Girondins de Bordeaux est : est-ce que cela vaut le coup de racheter le club 120 millions d’euros plus ses dettes pour faire des bénéfices ? D’un aspect théorique, faire que le club rapporte, c’est très difficile à entendre.


Est-il impossible de faire de l’argent dans le football ? 

Dire que le football, c’est faire du « fric », franchement, toutes les expériences montrent que c’est compliqué de faire des bénéfices. Sauf quelque clubs dans le monde et encore. En revanche, ce sont des aspects au-delà du football qui sont intéressants. Ce n’est pas une entreprise comme les autres. Un club du foot, il y a un côté « danseuse du prince ». Au-delà de la stratégie du réseau, il y a un côté très agréable avec l’hospitalité comme Jean-Michel Aulas l’a fait avec son stade. Il y a un autre aspect qui est un côté plaisir. Il y a beaucoup de dirigeants d’entreprise qui se font plaisir malgré les cheveux blancs qu’ils se font. L’aspect géopolitique est à considérer aussi. Le centre du football reste l’Europe. Pour une partie de la planète, c’est une manière d’intégrer cette dimension football qu’ils n’ont pas. Exemple : la Chine. Malgré leurs investissements, aucun joueur chinois ne perce. Leur championnat n’attire que des anciennes gloires. Investir dans un club, c’est un moyen pour eux d’entrer dans le jeu. Comme pour les Américains. La MLS monte mais reste encore à la marge. 

Le Qatar a quant à lui une visibilité au travers du football mais le dénominateur commun est le même.

On dit souvent que Bordeaux est la deuxième ville française la plus « marketable ». Qu’en pensez-vous ?

A l’international, Bordeaux fait partie des dix premières villes de France. Après, cela dépend de quel secteur vous êtes. Si vous êtes dans un pays où la marque Bordeaux existe par la consommation de vin par exemple mais pour moi, c’est plus une potentialité de marché local et à l’international, ce que vous êtes capable de développer. Maintenant, est-ce que Bordeaux est plus connu que Nice ? Je ne suis pas certain. Les gars de Bordeaux vont vous dire qu’ils sont la ville la plus connue après Paris, mais les gars de Nice vont vous dire la même chose. Je dirais qu’en dessous de Paris, le champ des prétendants est large. 


Pierre Hurmic, le nouveau maire de Bordeaux, est sorti violemment dans la presse haranguant King Street de licencier Frédéric Longuépée. A-t-il vraiment un rôle à jouer ? 

Quand même ! D’un point de vu historique, les maires ont validé au travers des budgets, les développements ou la faillite des équipes. Pourquoi ? Le club de football d’une ville véhicule son image. Regardez Auxerre, Saint Etienne etc… Il y a ce sentiment qui est de dire que le club est un symbole de la ville. Si le club joue bien, gagne des titres, cela crée de l’animation, cela participe au bonheur de ses habitants. En tant qu’élu municipal, le club participe à la vie de la ville, c’est difficile de dire, je m’en fiche totalement. Après, c’est la question d’infrastructures. Exemple : votre stade à Bordeaux avec le partenariat public-privé. Au-delà du stade, c’est comment on y accède ? La puissance publique a son mot à dire, elle amène sa structure, son réseau, etc…C’est pour ces diverses raisons que le politique est imbriqué avec un club de football. Par contre, je pense que cela ne viendrait plus à l’idée pour un maire de dire qu’il prend sur le budget municipal 90 millions d’euros pour renflouer les dettes d’un club. Le contribuable n’a pas à payer les dettes d’un club. Votre club n’est pas hors sol, il a une réalité concrète spatialement parlant pour travailler et accueillir du public. C’est pour cette raison que les élus locaux ont leur rôle à jouer. 


Un fond d’investissement à Bordeaux, était-ce une erreur ? 

Leur but c’est d’investir, d’essayer pour minimiser les risques de diversifier les secteurs d’investissements. Si votre fond d’investissement n’investit que dans le football, je n’y mettrais pas mes économies. Peut-être qu’ils ont pensé à un pourcentage assez faible. Peut être qu’ils avaient un plan avec une approche très américaine du sport européen. Mais ce dernier ne fonctionne pas de la même manière. D’ailleurs, les propriétaires outre Atlantique ne gagnent pas tant d’argent que cela au travers des risques qu’ils prennent. King Street aurait réussi, on aurait applaudi. Là, la situation n’est pas grandiose mais n’oublions pas que Bordeaux cumulait aussi quelque handicaps. 

Tout d’abord, la question du stade qui est difficile d’accès, qui est mal intégré à la ville. Les projets qui fonctionnent, ce sont des clubs qui allient la puissance d’image, d’un public et une qualité sportive. Il n’y a pas un grand club qui joue devant 10 000 personnes. C’est la question du cercle vertueux. Mais l’accès au stade, cela se travaille. Investir dans le football, c’est très risqué car on n’est jamais sûr de rester en Ligue 1 par de nombreux impondérables. On a beau avoir des exemples, avoir tous les gens le plus intelligents possibles, cela ne marche pas forcément. Regardez le recrutement. Il n’y a jamais eu autant de données pour recruter et pourtant, on recrute toujours aussi mal. On n’a pas amélioré l’éclosion de manière quantitative par rapport à l’évolution des systèmes d’information. Il y a toujours cette question de mayonnaise. Si vous ne connaissez pas le club et la région où vous investissez, pour moi, vous vous rajoutez des difficultés supplémentaires. 

Mais si Bordeaux gagne le titre l’année prochaine, on dira « super projet ». Ce n’est pas impossible même si c’est peu probable.


Pensez-vous que King Street va réinjecter des liquidités dans le club ? 

Ah non ! Quand j’ai lu l’interview de Longuépée qui disait que King Street allait allonger, il faut juste se rappeler qu’un fond d’investissement minimise ses risques et si cela ne marche pas, le fond ne va pas rajouter ayant eu son « quota » de pertes. Après, il y a le côté image. Exemple : les investissements verts. On peut se servir du football pour faire de la communication. C’est plus sympa que d’investir dans une usine de boulons au Vietnam par exemple. Cela peut aider à attirer des capitaux et des investisseurs, ce n’est pas non plus impossible de voir les choses sous cet angle. 

Même des clubs avec un fonctionnement « normal » vont avoir des coupes budgétaires. Bien sûr des investisseurs historiques dont l’image est accolée resteront. Quand Longuépée vous raconte que King Street sera garant et qu’il sera là pour longtemps, c’est difficile à croire.


Comment expliquez-vous que malgré les nombreuses affaires, King Street ne bouge pas le petit doigt ? 

Pour eux, ces problèmes sont peut être quelque chose de minime. C’est peut-être un petit souci en plus par rapport à leur mane financière et à leurs investissements. Je prenais l’exemple de l’usine de boulons au Vietnam, c’est du même acabit que d’imaginer une nouvelle réglementation pour cette usine. C’est un petit souci que la personne en charge localement va régler. Mais après, il y a quelque chose d’hallucinant. Il y a beau avoir des scandales, des trucs pas nets, l’adhésion des fans continuent. Regardez le Tour de France. On sait qu’il y a eu des affaires de dopage pendant des années, les audiences sont là. Le football, c’est un peu pareil. On s’insurge contre les affaires, les salaires trop élevés, il n’empêche que les gens reviennent. Durant l’été, on attend que le football redémarre. On est capable d’oublier beaucoup de choses néfastes car il y a plus de bénéfices pour son propre plaisir. Ce n’est pas propre au football. Regardez, les habitants de Levallois-Perret ont voté Balkany pendant des années…


L’exemple de Lille est dans la veine de Bordeaux ? 

Oui, c’est un bon exemple. Cela peut se jouer à un poteau, à un but qui va au fond ou un tir qui passe à côté. Il y a une dose de hasard. Même si une équipe est plus forte que l’autre, il y a une part d’inconnu. On peut avoir des renversements de situations, on ne maîtrise pas tout. On peut mettre un maximum de chances de votre côté, cela ne veut pas dire que vous allez réussir mais l’accident est toujours possible. Les situations ne sont jamais définitives.


Comment voyez-vous la stratégie des Girondins de Bordeaux ? 

Encore une fois, quand je lisais l’interview de Longuépée concernant la stratégie post-covid et qu’il évoque un nouveau logo et une maison Girondins … bon, je reste pantois. Cela fait un peu « plan stratégique pour les nuls ». Il aurait pu parler du centre de formation, d’identité du club au travers d’une politique de jeunes, « on va essayer de faire un recrutement ciblé », je ne sais pas, mais cela fait un peu plus sens selon moi. 

Pour moi, on est face à un actionnaire qui n’est pas du milieu et qui a dû dire « faites au mieux avec les 100 millions que je vous ai donné » et si cela ne marche pas, ce n’est pas grave. Derrière, je n’ai pas l’impression qu’il y ait un magnifique projet. Ils héritent d'un stade de Footbal « Euro 2016 » mal intégré dans l’espace urbain. Ils se retrouvent avec un joli machin mais on ne peut pas y aller. Si on prend d’autres projets, même comme Marseille, on sent déjà quelque chose de plus en phase avec le sport. Les Girondins de Bordeaux, soyons honnêtes, pour les jeunes de moins de 25 ans, cela ne veut plus dire grand chose. Alors pour les gens de ma génération, Bordeaux, c’est Giresse voire Zidane, Dugarry ou d’autres mais malgré tout, les grandes heures des Girondins c’était il y a quelque années maintenant. Qui se rappelle de l’équipe de Bordeaux il y a cinq ans à part les fans ? Si vous vous placez dans une logique de business, c’est faible. 


Comment jugeriez-vous un dépôt de bilan du club ? 

Ce serait dommage par rapport à ce qu’est le club. Il y a des supporteurs de Bordeaux qui aiment leur club. Dans l’agglomération bordelaise, cela parle. Où sont les entrepreneurs locaux ? Comme cela se fait dans d’autres régions car cela fait partie de la culture locale avec l’ambition que le club redevienne un club qui compte. Pour moi, ce n’est pas des entreprises mondialisées qui peuvent se préoccuper de ça. Maintenant, vous avez beaucoup de fonds d’investissements qui ont racheté des usines en France et qui ont laissé ensuite des gens au chômage. La différence, c’est que là, c’est un peu plus visible. Est-ce qu’une entreprise de football est une entreprise comme les autres ? 


Quel est votre avis sur le Matmut Atlantique ? 

Le projet de Bordeaux, ce sont des projets des années 2000 qui voulaient développer des stades fonctionnels, avec des zones de loisirs autour. Je crois qu’un stade qui marche, il est approprié par les gens. Si je veux voir Bordeaux aujourd’hui, je m’abonne à une chaîne sportive, je serais au chaud chez moi, en plus on voit bien. Si vous allez au stade, cela doit vous apporter quelque chose. Si en plus c’est la galère pour y aller et encore plus pour y revenir… On se demande même si les gens qui ont conçu le stade sont déjà allés au stade une fois. Même les Américains ont relocalisé leurs stades, même les Anglais. 

On pourrait parler du stade des Lumières qui est un contre exemple, mais Gerland, c’était compliqué pour y accéder donc il y a du mieux (rires). Est-ce que Bordeaux n’aurait pas pu continuer avec Chaban-Delmas ? C’est difficile cette histoire là. Mais j’ai quand même l’impression que le modèle est dépassé alors que le stade est neuf. J’ai d’ailleurs un souvenir de Chaban, ce sont les toilettes, sans blaguer. Pour moi, c’est un bon référant pour connaître la qualité d’un stade. C’est savoir si on attend ou pas. Il y avait de la place et on n’attendait pas trop (rires). 


Merci Loic ! 

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L'auteur

Jean-Aurel Chazeau

Fondateur Leero Sport News et juriste en herbe rêvant comme un gosse devant les passements de jambes de Roni, pense toujours qu'Edixon Perea aurait pu jouer dans un top club.

@J_AurelChz | jeanaurelchazeau.com

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